Comme on le sait, le Sénat et l'Assemblée nationale viennent de voter, en France, la loi sur la réforme des pensions. Ce parcours législatif achevé (hormis une éventuelle saisine par l'opposition du Conseil constitutionnel), la loi contre laquelle s'insurgent tous les syndicats, la plupart des acteurs politiques (en dehors de ceux qui doivent faire allégeance à Sarkozy) et bon nombre de groupements inquiets du devenir social du pays pourra être promulguée par le président de la République française.
Celui-ci sera ainsi passé en force, ne retenant rien de ce que lui disent toutes celles et tous ceux qui, dans la rue, lui crient depuis plusieurs semaines et aujourd'hui encore, qu'ils veulent une réforme reposant sur des critères tenant davantage compte de la carrière professionnelle des futurs retraités.
Quelle tournure va prendre le conflit social en France où les syndicats appellent à une journée de mobilisation générale ce jeudi ? Va-t-il se durcir encore ou bien va-t-il mourir de sa belle mort ? Rien ne permet de dire ce qui va advenir du côté de nos voisins du Sud où, il est permis de constater que la révolte est faite de multiples ingrédients qui lui donnent une ampleur et une force d'une grande tonalité.
Une chose est d'ores et déjà certaine: ce conflit va laisser des traces dans les esprits car il s'agit, d'une manière très évidente cette fois, d'un véritable duel entre celles et ceux qui réclament d'être écoutés d'une part et les élus de la majorité qui, en la circonstance, font bloc autour d'un homme qui prétend pouvoir tout se permettre au nom du fait qu'il a été élu, il y a deux ans et demi déjà, par une majorité de citoyens.
Alors, où se trouve la légitimité de l'action ? Dans la rue où les forces du travail (et ceux qui y aspirent) clament leur colère et leurs revendications ? Ou dans les hémicycles du pouvoir où se retrouvent celles et ceux qui ont reçu mandant pour représenter le peuple ? Ces questions sont vieilles depuis des lunes mais se font de plus en insistantes au fil des temps.
Je suis d'avis qu'il serait sot de vouloir trancher d'un coup sec en estimant que le pouvoir n'appartiendrait qu'aux seul (e) s élu (e)s et que la démocratie serait ainsi la mieux servie : je fais partie de cette nouvelle génération de mandataires qui estiment que la démocratie a tout à gagner de l'apport du plus grand nombre aux propositions à formuler et aux décisions à prendre.
J'ai pris très grand plaisir à lire les réponses que la philosophe Cynthia Fleury (professeur à l'Institut des études politiques de Paris et à l'Ecole Polytechnique) a livrées aux questions que Olivier Schmitt (du journal Le Monde) lui a posées vendredi dernier. Je me retrouve parfaitement dans cette vision de ce que devrait être la dynamique démocratique de demain, aussi il ne me reste plus qu'à vous inviter, en vous souhaitant bonne lecture déjà, à prendre connaissance des lignes suivantes.
Le conflit autour de la réforme des retraites paraît dans l'impasse. Le gouvernement ne veut plus rien céder, arguant de sa légitimité, sortie des urnes. Le mouvement social est-il moins légitime qu'un pouvoir élu ?
Cynthia Fleury : On est dans l'erreur si l'on pense que la démocratie, c'est d'un côté un pouvoir représentatif, seul légitime, et de l'autre côté une foule. Même si le gouvernement affirme qu'il a orchestré la négociation, il ne l'a pas orchestrée jusqu'au bout, c'est-à-dire qu'il a refusé de reconnaître la valeur, la nécessité, la légitimité des acteurs publics que sont les syndicats, les partis politiques, les associations.
Dans les démocraties modernes, il y a d'un côté des citoyens éclairés, des citoyens responsables, et de l'autre des élites éclairées, des élites responsables. On peut estimer que les citoyens ou que les élites ne sont pas assez éclairés et jouer à se dénigrer perpétuellement mais cette attitude ne conduit nulle part. La démocratie, ce n'est pas la réciprocité des mépris.
La rue a-t-elle un rôle dans un processus de négociation ?
Qui est dans la rue ? Les syndicats, les partis de l'opposition, les étudiants, les grands corps, les services publics, ce n'est pas une " plèbe ", c'est fini ça, ce n'est pas une "foule", ce n'est pas une "masse", ce sont des individus éduqués, organisés, une force de proposition. Comme l'explique très bien Pierre Rosanvallon, à la suite de Montesquieu, il y a une asymétrie de la souveraineté : une souveraineté positive, qui renvoie au Parlement et au gouvernement, et une souveraineté que certains disent négative, c'est-à-dire la rue, qui gouverne par son pouvoir de veto, son pouvoir de sanction.
Les démocraties adultes s'organisent différemment, surtout avec l'irruption des nouvelles technologies et la part croissante de la démocratie participative. On essaie aujourd'hui de positiver cette souveraineté dite négative, c'est le grand challenge des démocraties modernes. Elles doivent structurer, organiser, ossifier la démocratie participative, travail qui a déjà commencé. Un nouvel acte s'est ouvert dans l'histoire de la démocratie.
La jeunesse, entrée dans la protestation plus récemment, a-t-elle sa part dans ce nouvel acte ?
L'intervention de la jeunesse dans le débat public signe toujours un nouvel acte. Elle bénéficié d'emblée d'une prime dans l'opinion par son charisme, d'un surcroît de représentativité et même d'un surcroît de légitimité parce qu'elle incarne l'avenir autant que notre questionnement sur la pérennité de notre modèle. Il faut se souvenir du discours prononcé par Jean Jaurès à Albi qui s'est adressé à la jeunesse en ces termes : "La vie a extrêmement resserré l'espace du rêve devant vous". Partant de cette constatation, il lui rappelle que le grand défi est de "défendre la puissance de l'âme", c'est-à-dire l'impératif d'inventer en refusant tout mimétisme avec les générations précédentes ou de s'engouffrer dans ce qui a été.
Comment surmonter l'absence de dialogue entre le pouvoir et le mouvement social ?
Si l'on veut en sortir, il faut admettre cette exigence de pluralité et de complémentarité des légitimités. Non seulement on discute mais on négocie, on recherche ce qu'on appelle le "compromis démocratique". Il ne s'agit pas d'une décision "amoindrie" par tous, ni du plus petit dénominateur commun. C'est une décision co-construite qui assume l'impératif d'invention démocratique. Le gouvernement actuel méconnaît ce temps de la souveraineté partagée, une valeur pourtant devenue importante. Il fait exactement l'inverse de la tâche d'un gouvernement : nous diriger, c'est-à-dire nous emmener vers un endroit.
Par renaud dupuis , November 02, 2010


